Entretien avec Daniel Benhaïm, délégué général de l’Agence juive en France

7900 Juifs de France ont fait leur alya en Israël en 2015 ! C’est un record inégalé qui méritait que l’on s’y attarde. C’est ce que nous avons fait avec le délégué général de l’Agence juive en France, Daniel Benhaïm qui nous explique les caractéristiques de cette alya et les projets de l’Agence juive pour 2016.

– Hamodia : Près de 8 000 olim de France pour l’année 2015. C’est mieux qu’en 2014, mais c’est moins que les estimations qui, après l’attentat contre l’Hypercasher, parlaient de près de 10 000 olim. Alors satisfait ou déçu par ce résultat ?

Daniel Benhaïm : Au 1er janvier 2015, nous avions publié nos estimations pour l’année 2015 et nous avions fourni le chiffre de 8 500 olim de France. Quelques jours plus tard, il y a eu l’attentat contre l’Hypercasher et certains ont parlé de l’alya de 10 000 Juifs et plus. Mais nous sommes restés fidèles à nos estimations. Et au bout du compte, nous n’en sommes pas loin puisque nous enregistrons une augmentation de 10 %. Mais ce n’est pas le chiffre qui est le plus important, c’est la tendance. Et la tendance reste à une augmentation constante de l’alya qui, je vous le rappelle, était d’en moyenne 2 000 olim par an dans les années 2000 et qui aujourd’hui atteint des sommets inégalés. Entre 2012 et 2015, ce sont plus de 20 000 Juifs de France qui ont fait leur alya ! C’est impressionnant et c’est une révolution tant pour la communauté juive que pour l’État d’Israël qui accueille ces olim.

– Quelles sont les caractéristiques de cette alya 2015 ? Plus de jeunes ? Plus de famille ?

– Avec l’augmentation de l’alya, il est désormais impossible de dresser un prototype du olé ‘hadach de France. Les olim viennent de divers horizons et ils sont le reflet de ce qu’est la communauté juive dans son ensemble. Un exemple : Il y a quelques années, très peu d’olim s’installaient à Tel-Aviv alors qu’aujourd’hui ils sont aussi nombreux qu’à Jérusalem. Et le profil des olim de Tel-Aviv est différent de celui de Jérusalem. À propos de l’âge, on remarque que certes l’alya des étudiants est en progression comme celle des retraités, mais le développement le plus marquant se produit au sein des jeunes couples et familles qui sont de plus en plus nombreux.

– Justement puisque vous parlez des familles, on sait que les trois paramètres d’une alya et une intégration réussie sont le logement, l’emploi et l’éducation des enfants. Quelles sont les aides que vous êtes capables de fournir dans ces trois domaines ?

– Notre mandat en tant qu’Agence juive est de nous occuper de la préparation à l’alya. Au cours des dernières années et avec le soutien du ministère de l’Alya et de l’Intégration, nous avons accentué notre action dans ce domaine en particulier auprès des familles. Comment ? En multipliant ce que nous avons appelé les « Salons de l’Alya » que nous avons organisés à Paris et dans toute la France. Au cours de ces salons, tous les spécialistes israéliens dans les trois paramètres que vous avez cités et même d’autres comme la santé publique sont rassemblés et fournissent des informations précises et pratiques aux candidats à l’alya. Et l’une des nouveautés, c’est l’organisation de salons sur des thématiques bien spécifiques. Ainsi la semaine prochaine, nous organisons à Paris et en banlieue un salon « spécial éducation » qui permettra aux candidats à l’alya de mieux comprendre le système scolaire, de connaître les écoles qui peuvent les intéresser et de faciliter leur inscription.

– Est-ce que l’Agence juive organise également des visites préparatoires en Israël même ?

– Toujours avec le soutien du ministère de l’Alya et de l’Intégration, nous allons développer, en 2016, trois nouveaux outils pour faciliter l’alya : l’accompagnement professionnel des olim au travers de stages en français qui permettront aux candidats à l’alya de mieux se préparer aux examens d’équivalence de diplômes. Nous avons également commencé à organisé des Chabbatot de préparation à l’alya au cours desquels nous nous renforçons spirituellement tout en réfléchissant à la signification profonde de cette démarche importante qu’est l’alya. Enfin, effectivement, nous allons organiser des séjours de préparations qui seront ciblés soit sur le plan professionnel soit sur le plan du logement. Ces voyages seront subventionnés et ils permettront aux parents de préparer le terrain à l’ensemble de leur famille.

– Il y a eu justement une polémique très vive ces derniers jours en Israël à propos des équivalences de diplômes qui se font attendre. Quelle est votre position à ce propos ?

– Il faut préciser à nouveau que l’alya est une démarche personnelle. Aucun olé n’appartient à qui que ce soit. Les olim de France l’ont, je le crois, parfaitement compris. Et dans leur immense majorité, ils prennent leur décision après mure réflexion. L’équivalence des diplômes est sur la table du gouvernement israélien depuis plusieurs années. Malheureusement, les choses n’avancent pas aussi vite qu’on l’aurait souhaité. Il y a une évolution, mais pas encore de révolution. C’est un travail de longue haleine. Nous nous chargeons de rappeler l’importance de ce dossier aux instances gouvernementales. Mais je crois que ce dossier doit nous rappeler que les olim de France arrivent aujourd’hui dans une société israélienne très ordonnée, très structurée et c’est donc aux élus nationaux de veiller à ce que la transition entre Israël et la France se fasse pour les olim dans les meilleures conditions.

– Est-ce que les attentats du 13 novembre dernier ont provoqué des changements de réflexion auprès des Juifs de France qui envisagent à plus ou moins long terme l’alya ?

– Contrairement à ce que nous avons ressenti au lendemain de l’attentat contre l’Hypercasher, il n’y a pas eu d’accélération dans le nombre de sollicitations que nous avons reçues. Mais il faut préciser que le dernier trimestre de l’année est toujours celui où l’on remarque un ralentissement dans la demande en matière d’alya. C’est surtout en janvier et février que la majorité des dossiers d’alya commencent à se remplir dans nos bureaux en perspective des mois d’été. Mais paradoxalement, je perçois au sein de la communauté un sentiment d’apaisement qui provient du fait que les attentats du 13 novembre étaient dirigés sans distinction vers l’ensemble de la population française et non ciblés. Il semble que certains Juifs de France se disent : « Nous ne sommes plus la seule cible des terroristes et désormais l’ensemble des Français partagent notre situation », ce qui est de nature à rassurer certains.

– Cette alya massive affaiblit incontestablement les structures communautaires. Comment les responsables de la communauté réagissent et est-ce que vous travaillez en bonne entendement avec eux ?

– Je dois saluer la réaction intelligente et constructive des responsables communautaires face à l’amplification de l’alya. Je crois que tous comprennent que l’histoire est en marche et que pour beaucoup de Juifs de France aller vivre en Israël était un vieux rêve que certains nourrissaient même depuis l’Afrique du Nord. Et que, pour ces Juifs, ce rêve est en passe de se concrétiser. Les leaders communautaires avaient deux options : soit s’opposer à cette démarche historique, soit l’accompagner. Et ils ont choisi la seconde option. Ils ont prouvé leur proximité avec leur communauté en exigeant du gouvernement israélien qu’il prenne les mesures qui s’imposent afin que les olim de France puissent s’intégrer le mieux possible. Et ils ont parallèlement pris des initiatives afin de compenser le départ des uns par la mobilisation des autres, plus éloignés des cercles communautaires. Je dois souligner que lorsque nous organisons le « Bac Bleu Blanc », comme nous l’avons fait, il y a quelques semaines, pour la 13e fois, nous savons très bien que tous les élèves de Terminale ne viendront pas en Israël. Mais notre espoir et notre conviction, c’est que ceux qui resteront en France se sentiront, après ce Bac BB, plus proches de la communauté et plus prêts à se mobiliser à ses côtés.

– Quelles sont les clés qui permettent de s’installer en Israël et d’y vivre heureux ?

– L’alya est un acte juif. Pour certains c’est un acte identitaire, pour d’autres un acte purement religieux. La réussite de l’alya doit à mon avis se mesurer selon un paramètre : la capacité pour les olim à vivre plus pleinement leur judaïsme, à être plus juifs en Terre d’Israël qu’ils ne l’étaient en France. Si cette dimension est présente, même à divers niveaux, c’est le signe de la réussite d’une alya.

Propos recueillis par Daniel Haïk

Source: http://www.hamodia.fr/article.php?id=6023