Lorsque Pascale Benchimol a fait son alya elle n’imaginait pas que sa vie professionnelle aussi allait complètement changer. Au hasard des rencontres et de ses nouvelles préoccupations, elle va délaisser sa profession de dentiste pour devenir créatrice de foulards pour femmes. Aujourd’hui à la tête de 15 employées, avec sa marque RINATI LAKEL, elle a révolutionné l’image du foulard en Israël, modifié les codes vestimentaires et plus généralement, fait du foulard un accessoire de mode.
Une aventure professionnelle riche d’enseignements pour les candidats à l’alya pressés d’appréhender le marché israélien.

Qualita : Quand avez-vous fait votre alya ?

Pascale Benchimol : Je suis arrivée en Israël il y a un peu plus de 13 ans. A l’époque j’étais mère de quatre enfants dont deux en bas âges (j’en ai six aujourd’hui). A Paris, j’étais chirurgien-dentiste durant douze 12 ans. J’étais très épanouie en tant que dentiste et je n’avais jamais envisagé de changer de métier. C’était d’ailleurs incompatible avec mon caractère cartésien.
Par ailleurs, n’étant pas spécialement aventurière, je ne pensais pas embrasser une nouvelle carrière. Malgré la difficulté des équivalences, je repoussais simplement le moment où j’allais devoir rouvrir mes cahiers…

Qualita : Quel a été l’élément déclencheur de votre reconversion ?

P.B. : J’ai pris une autre direction. Ce n’était pas volontaire ni prémédité, les choses sont venues à moi. Après mes six mois d’oulpan, j’ai souhaité perfectionner mon hébreu et j’ai eu l’occasion de faire un stage de décoration florale tout en hébreu. Ceci a été le premier maillon de ma transformation, puisque je me suis découvert un gout très prononcé pour la décoration.
Parallèlement, j’arrivais de France et en tant que femme religieuse je me couvrais la tête avec une perruque. Quand je suis arrivée en Israël, j’ai laissé ma perruque de côté. J’avais quitté la France, aussi je n’avais plus besoin de me camoufler pour passer inaperçue ni de cacher mes signes d’appartenances religieuses.
J’ai donc cessé de porter ma perruque, de façon plutôt héroïque car je dois avouer que c’était un peu difficile pour moi, mais je me rassurais bien vite, car finalement, j’étais en Israël et j’allais forcement trouver des foulards de toutes sortes.
Mais quelle ne fut pas ma surprise et ma déception, en découvrant que rien n’était proposé dans ce domaine.
Il y avait une impasse totale, uniquement des modèles de bases très loin du glamour imaginé.
J’ai donc commencé à chercher différentes façons de nouer les foulards, j’essayais de les mélanger et de les assortir de façons originales. Les femmes y ont été sensibles et j’ai organisé des ‘houg bayit, des réunions à titre bénévole avec des femmes pour leur apprendre à porter joliment leurs foulards.
Au fur et à mesure des rencontres, je me suis associée à une autre femme pour créer des foulards du soir, afin de permettre d’assortir les foulards aux tenues.
Puis nous avons commencé à les vendre. Au départ, nous avions une gamme avec trois ou quatre coloris. Notre production était réalisée de façon très artisanale : nous cousions nos modèles à la main sur la table de mon salon !
Après une année ou j’avais aidé les femmes à mettre leurs foulards, j’ai eu l’idée de mettre un bonnet avec du volume sous le foulard afin de donner encore plus le d’allure. Il y a 7 ans, nous avons donc déposé au bureau des brevets un modèle de petit bonnet qu’on a appelé ‘’ boubou’’.

Qualita : Aujourd’hui vous avez pignon sur rue, vous avez créé votre propre marque, vous vendez dans tout Israël et même à l’étranger. Comment devient-on créatrice de foulards quand rien ne vous y prédestinait ?

P.B. : Le pas, je l’ai sauté sans comprendre ce qui m’arrivait, ça s’est fait petit à petit.
Etant autodidacte, je n’ai pas appris le métier de modiste, je ne connaissais pas le monde des tissus, je n’étais pas liée à tout ce qui concerne la mode.
En y repensant, ce qui a été difficile ce n’est pas tellement l’hébreu, mais plutôt de me lancer dans quelque chose de tellement nouveau pour moi.
En même temps si on m’avait dit à l’époque, ‘’tiens voilà deux millions de shekels, il y a un besoin de foulards, monte ton affaire’’, je me serais littéralement plantée, c’est absolument certain.
Ce n’était pas mon métier, je n’avais jamais dirigé une entreprise, je ne connaissais pas le marché, sur le papier, je cumulais tous les handicaps.
En outre, je n’ai développé que des produits nouveaux et un nouveau concept qui consistait à assortir le foulard à sa tenue. Ce concept impliquait également de nouveaux budgets pour les femmes qui ont dû intégrer à leurs dépenses vestimentaires une somme supplémentaire pour leurs foulards.
Comme je n’avais aucunes références, je n’ai donc brulé aucune étape. Ma prudence m’a aidé et j’ai évolué doucement. Ça m’a pris 10 ans… Mais en y pensant, c’était manifestement le temps nécessaire pour la mise en place d’un nouveau concept dans un pays étranger, dont je ne connaissais ni les codes ni les usages commerciaux.
Aujourd’hui j’ai un magasin Rinati Lakel à Jérusalem, je vends sur Internet et j’ai des points de ventes dans tout Israël, en France, au Canada et aux Etats-Unis.
J’emploie quinze personnes : couturières, conseillères à la vente, responsable export, commercial, secrétaire, comptable.

Qualita : Quelle est selon vous la difficulté majeure des Français qui montent en Israël et qui désirent entreprendre ?

P.B. : Aussi brillants soient-ils, ils seront confrontés au choc des cultures, à une autre mentalité. Tous les acteurs économiques raisonnent différemment et à chaque fois il faut s’adapter. Nous, francophones, avons intégré à notre insu des interdits en raison de notre éducation qui sont tout à fait étrangers aux Israéliens. Il y a certains comportements que je ne pourrai jamais adopter : par exemple, si une société lance un produit qui marche, je ferai tout pour vendre autre chose.
Ici c’est tout le contraire. Si les Israéliens repèrent un produit qui marche, ils s’évertueront à vendre la même chose en moins cher. Au final, cela casse le marché, sans parler des monopoles contre qui il faut aussi lutter.
C’est un monde de loup et c’est un gros désavantage d’être Français de ce point de vue. Parfois, je réalise qu’avoir réussi à me faire une place relève de l’irrationnel, mais pour conclure je dirais qu’il faut croire en ses projets et s’adapter à leurs mentalités.
Je sais d’avance que mes produits seront copiés et du coup cela me booste de façon incroyable, et me donne de la force pour être meilleure, plus créative, plus rapide.
Je ne perds pas mon énergie vainement à me plaindre, j’ai beaucoup mieux à faire.

Qualita : Vous ne regrettez pas un peu votre ancienne vie ?

P.B. : Je suis passée des couronnes buccales à couronner les têtes des femmes et ce travail me rend heureuse. Si j’étais restée dentiste, je serais passé à côté de quelque chose d’essentiel dans ma vie.

Propos recueillis par Cathy Choukroun