Les politiciens israéliens d’origine russe – qui s’étaient fixé en 1995 comme seul objectif de soutirer un maximum de budgets gouvernementaux pour privilégier leurs électeurs russophones – sont finalement ceux qui ont permis (1) d’une part de faire d’Israël l’état start-up que tout le monde se plait à célébrer aujourd’hui ; (2) d’autre part, de favoriser, chez leurs électeurs, une ascension sociale accélérée tellement réussie qu’ils s’identifient vingt ans plus tard avec les intérêts des israéliens membres de la classe moyenne et supérieure, partagent leurs préoccupations et dans leur majorité ne votent plus pour les partis sectorialistes. C’est ce qu’on pourrait appeler un sacré paradoxe.

Pour nous, enfants de l’école de la République, cette façon de privilégier les intérêts d’un groupe de citoyens particulier par-delà les intérêts de la collectivité ne s’accorde pas avec nos valeurs fondamentales. Pour nous, communautarisme, sectorialisme, repli identitaire et lobby communautaire ne peuvent être que des termes tabous synonymes de manque de sens civique. Jean-Jacques Rousseau nous a appris que la volonté générale doit avoir la précédence sur la volonté individuelle et que tirer la couverture vers soi ne peut que desservir l’intérêt collectif. Ce qui a permis à la France d’être la patrie de la Révolution c’est bien ce refus des communautarismes et ce n’est pas pour rien que le chant des partisans qui a fait l’honneur de la France se terminait par l’impératif catégorique « un Français doit vivre pour elle, pour elle un français doit mourir ».

Les juifs de France, à la différence des juifs américains, et certainement des juifs russes ont parfaitement intégré cette façon de voir les choses et quand ils émigrent en Israël continuent cette tradition républicaine. Entendre parler de partis russophones ou de partis ultra-orthodoxes qui privilégient leurs intérêts sectorialistes par rapport aux intérêts nationaux heurte nos oreilles républicaines.

Pendant des années, chaque fois que j’entendais les sommes exigées par les partis sectorialistes pour accepter de rentrer dans la coalition gouvernementale, j’étais révolté. Je ne pouvais m’empêcher de penser que cet argent était inévitablement ponctionné sur des priorités nationales (armée, éducation, santé, enfants de Sederot, Yerouham, Dimona et Netivot) et je trouvais cela insupportable. Un jour, à la Knesset, une députée russe m’a abordé et m’a dit : « il faudrait que tu comprennes un jour que tant que les français n’auront pas des représentants politiques ici et au gouvernement, vous n’obtiendrez rien de vos demandes pour faciliter l’Aliyah de France, que ce soit la reconnaissance des diplômes ou que ce soient les incitations fiscales pour les délocalisations d’entreprises ». J’acquiesçais poliment et mais si j’avais eu le courage de répondre, je lui aurais répondu : « Madame, c’est vous qui ne comprenez rien au sionisme et qui manquez de sens civique. Je ne mange pas de ce pain-là ; Je ne suis pas venu en Israël pour faire du communautarisme, du tribalisme et du sectorialisme. Je demande juste que les budgets dédiés aux immigrants soient répartis équitablement entre tous les pays ». Après plusieurs années de travail sur le sujet, et des discussions avec ceux qui ont permis la réussite exceptionnelle de l’Aliyah russe, notamment avec Natan Sharansky qui a créé d’une main de maître le parti pro-russe « Israel be-Aliyah », je crois que ce sont les russes qui ont raison.

Les russes ont le nombre et sont déjà dans les ministères, les américains ont l’argent pour financer des lobbyistes à la Knesset, les éthiopiens font des manifestations violentes et les Français pour l’instant sont dans l’expectative. Leur force est dans la parole mais pour l’instant on ne les entend pas. Les quelques Français brillants comme Emmanuel Navon, Avraham Azoulay et Benjamin Lachkar qui se sont engagés en politique n’ont pas été suivis par les électeurs français d’Israël.

Paradoxalement, la réticence des Français d’Israël à s’organiser politiquement et à défendre à becs et à griffes la promotion de l’Aliyah française – au nom d’un sens civique national – non seulement dessert clairement leurs intérêts, mais plus profondément, ne rend pas non plus forcément service à Israël ni au peuple juif. Il serait même possible que ce qu’on pourrait appeler leur « excès de civisme » pourrait être jugé par l’histoire comme un manque de maturité politique et un manque de conscience historique. Ce serait quand même le comble que l’absence de communautarisme s’avèrerait être un handicap dans le pays des juifs. Concrètement, j’appelle les Israéliens d’origine française – en tout cas ceux qui n’ont pas de devoir de réserve – à s’engager en politique, à militer pour les partis avec lesquels ils s’identifient et à faire entendre leur voix. Pour l’instant l’Aliyah de France est en dehors des radars. Les olim de France sont les laissés pour compte des programmes d’intégration et d’immigration. Les promesses de reconnaissance de diplômes sont restées très en deçà de ce qui est nécessaire au grand désespoir du pays qui a urgemment besoin de médecins, d’infirmières et d’autres personnels qualifiés des professions règlementées. Des plans ont été écrits et les acteurs opérationnels savent parfaitement ce qui doit être fait pour doubler, voire tripler l’Aliyah française et lui permettre de contribuer au développement culturel, économique et politique de l’Etat d’Israël.

Si on leur permet de travailler dans leurs métiers, si on leur permet d’avoir un accès à l’habitation à des prix raisonnables et qu’on met à leur disposition des écoles de qualité, beaucoup de juifs français seront enthousiastes pour faire le pas et venir contribuer à la construction de leur patrie ancestrale. Les ressources étant par définition limitées, l’univers politique des allocations de ressources est tiraillé entre des groupements de personnes qui cherchent à faire avancer des intérêts tous importants mais divergents. Ce qu’il manque c’est une volonté politique, une voix qui fasse entendre en langage politique aux décideurs politiques leurs intérêts politiques à mettre des actes derrières leurs déclarations de principe.
A vos claviers citoyens, à la politique citoyens. Si nous voulons que les choses se fassent il va falloir que certains d’entre nous se bougent.