L’année dernière a pu être traumatisante pour la France et ses juifs, mais elle a été plutôt bonne pour Rudy Abecassis. Pendant une année qui a commencé avec la fusillade à Charlie Hebdo et l’assassinat consécutif de quatre personnes juives dans un supermarché casher de Paris, Abecassis, 32 ans, spécialiste informatique né à Marseille qui a déménagé à Paris en 2009 pour trouver du travail, a obtenu un bon poste dans une période de hausse du chômage.

Le salaire était suffisant pour que sa femme, Emilie, puisse quitter son travail de secrétaire après la naissance de leur deuxième enfant cet été. Le couple habitait un grand appartement à Bussy-Saint-Georges, une banlieue de classe moyenne qui a été épargnée par la violence antisémite qui prévaut dans d’autres zones autour de cette ville.

Et pourtant, le 27 décembre, Abecassis et sa famille ont laissé derrière eux leurs vies confortables et ont emménagé en Israël, rejoignant ainsi presque 8 000 juifs français qui ont immigré en Israël en 2015.

« Nous ne fuyons pas », a déclaré Abecassis le mois dernier, pendant que lui et sa famille se préparait à passer leur dernière nuit de parisiens sur des matelas gonflables, dans un appartement vide.

« Nos vies ont été bonnes et nous aimons la France pour ça. Nous partons avec des regrets, mais nous voulons vivre dans notre propre pays juif, où nous ne sommes pas des étrangers qui doivent être tolérés ».

L’immigration française en Israël, ou alyah, a atteint des niveaux record ces trois dernières années, alors que le pays était confronté à une hausse de l’antisémitisme et à une série d’attentats qui ont couté près de 150 vies à Paris en 2015.

Mais alors que la violence contre les juifs est souvent identifiée comme le premier facteur de l’alyah française, beaucoup d’immigrants citent un grand nombre de raisons pour expliquer leur choix de partir, y compris le sentiment sioniste et l’aliénation d’une société fermement laïque, de plus en plus intolérante à la dévotion religieuse.

« La réalité est plus complexe que le narratif selon lequel les juifs français partent en nombre record parce qu’ils se sentent menacés par leurs voisins musulmans », a déclaré Daniel Benhaim, directeur en France de l’agence juive, l’institution quasi-gouvernementale qui facilite et encourage l’alyah.

Benhaim cite comme preuve le fait qu’une majorité d’émigrés juifs français est originaire de quartiers de classe moyenne ou supérieure souffrant peu d’antisémitisme. Seuls 15 % viennent de quartiers pauvres, avec une large population musulmane et un taux élevé d’attaques antisémites – le résultat, selon Benhaim, d’une réticence à renoncer aux aides du système social généreux de la France.

« Ceux qui partent peuvent se permettre de sortir du système social français, a déclaré Benhaim. Ils vivent majoritairement là où les attaques antisémites sont relativement rares, et dans beaucoup de cas, l’antisémitisme n’est pas le catalyseur principal de leur départ, mais une sorte de présence en arrière-fond ».

Pour les juifs religieux, la France est devenue une nation moins accueillante ces dernières années. Confrontée à la lutte contre l’islam radical, la politique de laïcité bien établie du pays est devenue plus restrictive, avec des débats animés sur les menus sans porc dans les cantines des écoles et des critiques intensifiées des financements municipaux aux institutions juives.

Abecassis a déclaré à JTA qu’il s’empêchait de porter une kippa en public – pas par peur pour sa sécurité physique, mais parce que le faire « ne serait pas à sa place, presque provoquant ». D’autres déclarent se sentir socialement exclu à cause de leur foi.

« Je vois comment les gars au travail me regardent, avec ma barbe et ma kippa », a déclaré Eran Azoulay, qui a immigré en Israël avec Abecassis et 15 autres personnes le 27 décembre, avec le nouveau programme d’alyah française lancé par l’association internationale des chrétiens et des juifs, basée à Jérusalem.

« Ils ne vont pas m’inviter au bar après le travail. Je vis dans une bulle parce que je suis religieux, et Israël est le seul endroit où je peux sortir de cette bulle ».

Pour les juifs français qui vivent dans des zones plus enclines à la violence, le pic d’alyah est ressenti comme une sorte de capitulation.

Prosper Ovadia, 63 ans, propriétaire d’un salon de barbier à un seul fauteuil dans le 10ème arrondissement de Paris, une zone frappée par le crime, avec une large population musulmane et africaine, a déclaré qu’il refuse « de fuir la racaille qui essaie de me jeter dehors ».

Ovadia admet cependant qu’il ne serait pas sage de renoncer aux 1 500 dollars qu’il reçoit mensuellement en avantages sociaux.

« Attaques antisémites ou pas, je peux vivre dignement ici, a dit Ovadia. Pas en Israël ».

Malgré ses difficultés à concurrencer le système social français, Israël a reçu un nombre records d’immigrants français depuis 2013, quand 3 000 juifs ont emménagé en Israël.

L’année suivante, le chiffre avait plus que doublé avec 7 238 immigrants, un record qui a fait de la France, pour la première fois, la plus grande source d’immigrants pour l’Etat juif dans une année donnée. La France a gardé le titre en 2015 avec 7 900 immigrants.

Abecassis a déclaré que lui et sa femme n’avaient même pas pensé à partir avant 2012, l’année où leur fils ainé, Noah, est né. C’est aussi l’année où un islamiste a tué quatre juifs dans une école juive de Toulouse, poussant le gouvernement à poster des gardes armés devant les écoles juives.

Abecassis a réalisé qu’il devait choisir entre envoyer son fils dans une école juive gardée par un soldat avec une arme automatique, ou une école publique laïque.

« Nous n’avons pas vraiment peur d’être blessés, a déclaré Abecassis. Statistiquement, Israël est plus dangereux. Nous voulions juste qu’il grandisse comme un enfant juif français normal, comme nous. »

Source: http://fr.timesofisrael.com/les-juifs-francais-partent-en-nombre-record-mais-pas-pour-la-raison-a-laquelle-vous-pensez/