La conférence de Paris qui a eu lieu la semaine dernière et les propos du ministre israélien Avidgor Liberman sont l’expression d’un certain malaise, pour ne pas dire un malaise certain, des citoyens juifs français qui s’interrogent sur leurs avenirs. Lorsque le ministre de la défense, Avigdor Liberman a décrit la conférence de paix de Paris comme « un Tribunal dressé contre l’Etat juif » comparable à l’affaire Dreyfus, cela donna une toute autre résonnance à son appel aux juifs de France à rejoindre Israël. Ce faisant, il mettait le doigt sur une réalité plus complexe qu’elle n’en a l’air : car si l’affaire Dreyfus fut l’élément déclencheur de l’action d’Herzl, ces deux personnages ne se sont pour autant jamais rencontrés. Il est temps aujourd’hui de mettre en place un pont entre la volonté des juifs de France de faire leur Alya et l’aspect concret de cette décision centrale qui touche au rôle décisif que l’Etat d’Israël doit jouer en la matière.
Tout enfant connait cette histoire : lorsque le jeune Théodore Herzl se baladant sur dans les rues de Paris fut surpris par des appels : Mort à Dreyfus ! Mort aux juifs ! Une évidence pour lui vit le jour : il fallait que les juifs aient un Etat. C’est ainsi qu’est né le livre L’Etat des juifs qui deviendra la trame de fond de la création de l’Etat d’Israël. Les valeurs de Liberté Egalité et Fraternité, dont le centenaire avait été célébré quelques années avant l’affaire Dreyfus n’avaient plus aucun poids!
Pour autant, Herzl et Dreyfus ne se sont jamais rencontrés. Même après sa libération Dreyfus est retourné dans les rangs de l’armée française et n’a jamais soutenu les idées d’Herzl. Il n’a jamais non plus remis en question le statut du citoyen juif français !
Or il est clair pour tous que les premières fissures de l’équation France = Liberté-Egalité-Fraternité, se sont faites ressentir il y a bien longtemps. Pour beaucoup la fraternité est devenue au pire un leurre, au mieux une utopie, en tous cas : de belles paroles déconnectées totalement de la réalité du quotidien ! D’où la volonté affichée et déclarée de plus de 43 % des juifs français de faire leur Alya. C’est ce qu’a publié un rapport commandité dernièrement par l’Etat français.
Mais alors, pourquoi ces juifs français ne réalisent-ils pas leur souhait, pourquoi ne répondent-ils pas à leur propre idéal, à l’idéologie de Théodore Herzl, à l’appel du ministre de la défense et du 1er ministre israélien ? Pire : les chiffres témoignent d’une baisse de la Alya : en 2016 seuls 5000 juifs français ont fait leur Alya contre 8000 en 2015 alors qu’il est de plus en plus clair pour tout le monde que le temps de la Fraternité est bel et bien révolu !
Un des éléments de réponse se trouve dans la politique de l’Etat français, d’Etat-providence, soucieux à l’extrême de la défense des intérêts sociaux de ses citoyens, d’une part, et dans la relation que l’Etat d’Israël entretien avec les juifs de France d’autre part. En effet, 20 000 des juifs français ayant fait leur Alya dans les 3 dernières années l’ont fait essentiellement suite à des ‘’push factors‘’- facteurs de répulsion. Au-delà de leur idéologie sioniste, ces individus ont vécu une situation de crise identitaire profonde avec une peur des retombées de l’antisémitisme grandissant et une crainte des conséquences de la crise économique qui touche la France. La prochaine vague de Alya se doit être le fruit de facteurs d’attraction ‘’pull factors‘’ aussi bien pour renforcer la Alya précédente que pour inscrire le mouvement d’Alya dans la durée et dans une intégration de qualité. L’Etat d’Israël a tout à y gagner. Loin d’être une charge la Alya de France représente une véritable opportunité pour la société israélienne. Encore faut-il que le pont entre les deux mentalités soit intelligemment établi. On ne peut parler de facteurs d’attraction, sans faire référence aux réels problèmes que rencontrent les olim. Comme facteur attractif il est clair qu’il y a lieu d’établir des pistes d’atterrissage pour une intégration optimale des olim francophones notamment dans le domaine de l’emploi, le domaine le plus préoccupant pour les nouveaux venus. N’oublions pas que la politique de l’Etat-Providence en France, avec une intervention maximale d’aide sociale aux particuliers a accompagné les juifs de France pendant de nombreuses années. Or, loin d’être un Etat désengagé, l’Etat d’Israël dispose également de programmes d’aides pour les particuliers en l’occurrence pour les olim. Il reste cependant primordial de réussir à mettre les aides existantes à disposition des olim, d’adapter les programmes existants au public francophone et de pallier aux lacunes du système. Il est urgent par exemple de trouver des solutions palpables et concrètes au problème de l’emploi des olim. C’est seulement ainsi que les 43% des juifs français ayant déclaré vouloir faire leur Alya parviendront à leurs fins dans les prochaines années : il s’agit de pas moins de 20 000 olim !
Pour cela, il est important de comprendre que la Alya de France répond également à une urgence bien que différente que celle des refuzniks, que l’assimilation y représente également un véritable danger, et enfin que le passage d’une société où les droits sociaux dépassent l’entendement d’une économie capitaliste libérale à une société où le rôle de l’Etat se joue différemment n’est pas des plus simples.
Si Herzl a raté le coche avec les juifs de France à son époque, il est toujours temps de rattraper le tir : nous ne pouvons pas attendre que les olim arrivent d’eux-mêmes. L’Etat d’Israël n’a pas besoin de l’ ‘’assistanat de push factors’’ afin de donner une réponse pertinente à la demande grandissante de juifs francophones ou de Diaspora à réaliser leurs rêves de retour à Sion. Israël doit être réactif mais également proactif en termes d’encouragement de la Alya avec l’établissement de programmes concrets d’intégration à objectifs palpables et quantifiables, le tout dans un esprit constructif d’efforts communs pour que l’histoire de la Alya des juifs de France soit une réussite à double sens : pour les juifs français comme pour la société israélienne dans son ensemble.