Vingt ans ! ca fait vingt ans que j’ai fait mon Alya et ça fait vingt ans que je me fais doubler à toutes les queues ! Aujourd’hui c’est décidé : je sors dans la rue pour manifester. S’il le faut j’irais même à la Knesset pour mettre une fois pour toutes un terme à la doublette :
הפ-ג-נ-ה! לא חשוב על מה!
GARE A LA DOUBLETTE במדינה!

Le réveil de ma léthargie franco-alyatiste a eu lieu chez le médecin. Epuisée par un syndrome d’anémie chronique j’avais pris la sage décision de me faire prescrire des compléments alimentaires pour pallier aux carences biologiques dont je souffrais depuis quelques temps.
Je déteste les médecins, encore plus ceux que tu vas voir pour la forme, qui te répètent en boucle le même refrain, presque avec le même rythme : « virouss, akamol, menouha ». Encore un peu ils rajouteront : « au suivant ! »… pour citer notre cher Brel… Mais bon, après avoir réfléchi en long en large et en travers sur le sujet de la médecine préventive, je suis arrivée à la sage conclusion qu’aujourd’hui je prends ma vie en main et je vais chez le médecin !
Sauf que, avec toute la motivation et le sionisme qui m’habitent, lorsque cela fait une heure et demie que t’attends ton tour chez le médecin préventif, tu commences à remettre en question le bien-fondé de ces néo-théologies. Tu te retrouves donc à finir une tablette de chocolat en te convaincant que ce n’est pas bon pour la santé de manger bio, tu repasses dans ta tête les tonnes de tâches que tu devrais accomplir et que ton esprit de procrastination te pousses à laisser pourrir dans un coin, et lorsqu’une inconnue arrive au milieu de rien , et t’explique qu’elle n’a qu’une petite ordonnance à demander au toubib, tu mets un peu de temps à comprendre qu’elle essaye tout simplement et gentiment de te dou-bler. Et elle a su s’y prendre : c’est simple, c’est délicat, c’est gentiment, poliment dit, c’est français ! Envers et contre tout cliché ! Et puis, son sourire sympathique mêlant charme et vulnérabilité ne te laisse pas soupçonner une mauvaise intention quelconque…
C’est pas fini !! Car après la jolie demoiselle, il y a le retraité désabusé du système qui arrive comme une fleur à 17h en prétendant qu’il avait rendez-vous à 16h donc qu’il est avant toi, que simplement, il a compris le principe : il vient toujours une heure plus tard ! Mais il est bien avant toi !
Après le retraité tu as le droit à l’israélienne tsabarite, qui elle, ne te demande même pas ton avis mais rentre simplement devant toi, avant toi, chez le docteur, sans aucune explication, et lorsque t’essaye de défendre ta cause, elle te base en te disant qu’elle était là y’a quelques minutes et qu’elle doit juste présenter les résultats de la radio au toubib
Après ça…
‘’C’est fini oui ! Qu’est-ce que c’est qu’ce cirque, tu ne vas quand même pas te faire bouffer par tous ces phénomènes !’’ – Heureusement que ta sœur, enceinte jusqu’aux dents, israélienne dès son premier jour où elle s’est fait arnaquée au Pays, est là pour te sauver de la situation, et surtout pour t’apprendre comment, une fois pour toutes à t’intégrer au système culturel israélien. { A quand les oulpans culturels pour nous expliquer que se faire doubler en Israël ne veut absolument rien dire sur ta capacité d’adaptation au système ou de résilience face aux épreuves de la vie ; que doubler en Israël n’a rien de sentimental, ni de personnel, c’est juste une façon comme une autre de gratter quelques morceaux de temps, denrées si rares dans un pays où tout se vit si intensément, qu’enfin si ton gosse double comme un israélien averti, cela ne veut absolument rien dire sur la réussite de son éducation et sur les règles de bienséance que tu lui as appris à la maison et que si un jour tu te surprends toi-même à doubler, cela n’a rien à voir avec « la partie noire de toi-même » et n’est pas sujet à évoquer dans ta psychothérapie, c’est juste une zone neutre !}
En réalité, elle m’avait déjà expliqué ma sœur, sa théorie de ‘no-sentiment’ qui te permet parfois dans la vie de ne pas te laisser marcher d’ssus. Sauf qu’en live c’est tout autre chose ! En live, c’est à la fois drôle et pertinent, à la fois marrant et éducatif.
Donc face à la demoiselle qui me fait les yeux doux pour passer avant moi, ma chère sœur, qui a très bien capté que la miss a réussi à toucher la corde sensible de mon empathie, coupe net la conversation, la regarde droit dans les yeux et lui dit en lui montrant les personnes du doigt : « y a lui, y a elle, y a lui et après c’est nous ! ». La dame essaye d’insister, d’expliquer, de polémiquer, mais ma sœur, elle, elle n’écoute pas. Pareil au docteur : « virouss, akamol, menouha, au suivant », elle répète en boucle à tout celui qui vient faire le coup du « c’est juste pour une ordonnance », avec toujours plus d’assurance : « y a lui, y a elle, y a lui et après c’est nous ! ». Et ça marche ! Un peu à la manière des politiciens, répéter son discours sans se laisser impressionner par le public, semble être la technique la plus efficace pour enrayer ce fléau israélien de la doublette. L’avantage en plus c’est que tu ne te confrontes pas au conflit – n’oublions jamais : céder ce n’est pas concéder! Ou en terme jabotinskien : si tu veux la paix, il faut sortir en guerre- ; Tu n’ouvres pas le débat, tu répètes gentiment mais surement tes convictions et, si tu sens qu’en face tu peux également trouver quelques points communs avec ce doubleur potentiel, tu t’laisses une petite marge pour sympathiser, histoire de te rassurer sur ton attachement avec la population autochtone qui reste pour toi celle qui a ouvert la mer, et qui t’a montré l’exemple, à toi qui n’a rejoint l’histoire d’Israël que bien plus tard !
La french Touch : Se faire doubler, ça n’arrive pas qu’aux autres, petit truc français en plus pour que cela ne se reproduise pas pour vous :

Se faire piquer sa place (ou pas), c’est souvent une question de bonne ou de mauvaise occupation de l’espace. Pour éviter qu’on empiète sur le vôtre, veillez à être bien dans la file, droite dans vos ballerines (ou vos cuissardes, ça marche aussi) et bien calée sur vos deux jambes. Si l’on vient à vous doubler tenez-vous droit, à la GadElmaleh, comme un roc face à votre adversaire, regardez le droit dans les yeux, dites-lui avec aplomb : Vas-y ! Vas-y double ! Vas-y double, si t’as l’courage ! » et n’oubliez surtout pas de finir en chantant avec ferveur l’hymne nationale de la Tikva sous la mélodie d’Allons enfants de la Patrie !