L’agression antisémite contre un enseignant, il y a dix jours, a provoqué un nouveau choc parmi les 70 000 juifs de la ville, qui vivent de plus en plus repliés sur eux-mêmes. Beaucoup ne portent plus la kippa dans la rue depuis longtemps. Le symbole d’une Cité phocéenne creuset du mélange paisible des communautés a vécu.

« Je ne comprends pas pourquoi ils mettent ce truc sur la tête ! », dit un ouvrier du bâtiment à son collègue, sur la terrasse d’un café de la Canebière. « Bah ! Eux, au moins, ils n’emmerdent personne », répond l’autre. « Eux », ce sont les juifs. En plein cœur de Marseille, à quelques pas du Vieux-Port, un mot revient sur toutes les lèvres : « kippa ». Il a braqué les projecteurs du monde entier sur la Cité phocéenne. Le président du consistoire israélite de la ville, Zvi Ammar, est sidéré. Au lendemain de l’agression à la machette d’un enseignant, il n’imaginait pas que son invitation faite aux juifs de Marseille à se faire plus discrets, à retirer leurs kippas dans la rue, défraye la chronique. « Des journaux du monde entier m’ont interviewé. En Italie, des gens ont mis la kippa en solidarité. À Paris, j’ai un ami commerçant qui était en rupture de stock », dit-il. Les critiques sont allées bon train.

Roger Cukierman, le président du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif), a parlé « d’attitude défaitiste ». « Cukierman a trois ou quatre gardes du corps, moi, je vis le malheur de ma communauté avec mes tripes », lui répond Zvi Ammar, qui vit depuis l’âge de 17 ans à Marseille, où il est arrivé de Djerba, en Tunisie. Il affirme avoir fait preuve de responsabilité. Il montre sur son portable le message que lui a envoyé la victime, Benjamin Amsellem : « Je vous soutiens pour ces paroles qui sont un cri d’amour d’un père pour ses enfants. » En 2003, trois jours après l’incendie d’une école juive à Gagny, en Seine-Saint-Denis, le grand rabbin de France Joseph Sitruk avait aussi demandé aux juifs de « remplacer la kippa par la casquette »…

Mais, pour certains, ce compromis sonne comme une défaite, car la Cité phocéenne a longtemps fait figure de modèle pour son mélange des communautés. « Marseille est tout l’univers », écrivait déjà le poète André Chénier, au XVIIIe siècle. « On est différent, c’est pas important, on est un seul sang, qu’on soit noir ou blanc », chante, plus naïvement, le générique de la célèbre série Plus belle la vie sur France 3, qui présente, depuis plus de dix ans, une ville tolérante et cosmopolite où se côtoient Arabes, Arméniens, Comoriens, Kurdes… Avec quelque 70 000 juifs, soit près de 9 % de la population, Marseille abrite la deuxième plus grande communauté israélite de France. Ils sont originaires de Salonique, d’Algérie, du Maroc… Et ils ne se sont pas regroupés dans un quartier proprement dit.

Juifs et musulmans ont naguère cohabité sans difficulté, partageant certains repères culturels d’une histoire commune passée en Afrique du Nord. « Avec les musulmans, on se parlait », raconte Évelyne Tordjman, ex-secrétaire du grand rabbin de Marseille, qui vit ici depuis plus de quarante ans. Les Arabes des première et deuxième générations, selon elle, avaient intégré ces liens culturels avec les juifs. Mais ceux de la suivante, nés en France, n’ont pas connu ce « vivre ensemble pluriséculaire ». Ils ne connaissent les juifs, ajoute-t-elle, que par les images du conflit israélo-palestinien diffusées à la télévision et par la propagande islamiste et complotiste des réseaux sociaux. « J’ai une amie musulmane, ça fait trente ans qu’on se connaît. Après Charlie Hebdo, elle m’a dit : “C’est un complot.” Elle n’a pas voulu venir manifester », explique une autre habitante. « Les Juifs ont prospéré à Marseille, ils ont contribué à faire de la ville ce qu’elle est. Avant, il y avait une grande tolérance, on se respectait tous, sans même se connaître. Mais sous les coups de boutoir du communautarisme, cette mosaïque fragile est en train d’exploser », résume José d’Arrigo, auteur de Faut-il quitter Marseille ? (Éditions de l’Artilleur, 2015).

« Banalisation » de l’antisémitisme

Pour Johanna Sroussi, jeune mère de famille et avocate à Marseille, « la situation est critique depuis longtemps ». Caroline Pozmentier, adjointe au maire déléguée à la sécurité, remarque une « banalisation » de l’antisémitisme. « En dix ans, depuis l’affaire Ilan Halimi en région parisienne, la situation s’est progressivement dégradée », confirme Michèle Teboul, présidente du Crif à Marseille. Il y a eu des agressions violentes ces derniers mois, avant celle de Benjamin Amsellem. En octobre, un rabbin et deux fidèles ont été attaqués au couteau. On a parlé alors d’un « déséquilibré », ce qui a le don d’exaspérer tout le monde. « “Déséquilibré”, ils nous prennent pour qui ? C’est une agression intellectuelle ! », gronde Zvi Ammar. Peu après les attaques parisiennes du 13 novembre, un enseignant d’une école juive, qui portait la kippa, a été menacé, encore une fois au couteau, par deux jeunes individus. L’un d’eux lui a montré, sur son portable, une photo de Merah. L’autre portait un tee-shirt frappé du drapeau de Daech. Beaucoup de juifs ne se rendent désormais à la synagogue que par groupes de dix ou quinze. Chez certaines mères, la prudence est de mise. Quand Vanessa, avocate, va faire ses courses dans un magasin kasher, elle laisse sa fille dans la voiture. Son mari, qui porte la kippa toute la journée, garde son casque de moto dans la rue, car « avec la casquette, on est déjà repéré ». Les 22 écoles juives et la soixantaine de synagogues marseillaises sont surveillées par des militaires, mais seulement au moment des heures d’entrée et de sortie des cours et des offices. La mesure ne fait d’ailleurs pas l’unanimité : des lieux de culte, autrefois discrets, sont désormais identifiables par la présence des militaires.
« Les autorités ne peuvent pas tout faire. Les juifs doivent apprendre la prudence et l’autodéfense », affirme Zvi Ammar. La communauté a donc mis en place un service de protection interne. À l’entrée de Judaï-Cité, le centre culturel juif de la ville, deux jeunes hommes veillent, les yeux rivés sur les caméras de sécurité. Ils font partie du Service de la protection de la communauté juive (SPCJ), organe créé par le Crif au lendemain des attentats de la rue Copernic, en 1980, à Paris. Interrogée sur cette unité de protection, Michèle Teboul, la présidente locale du Crif, élude la question : « On ne va pas donner à l’ennemi les détails de notre défense. » Des patrouilles de parents tournent également autour des écoles.

Le dialogue est devenu difficile

Le dialogue entre juifs et musulmans, dans ce contexte, est devenu difficile. Face à la communauté israélite, bien organisée, les musulmans de Marseille – estimés à 400 000 – sont mal représentés, sans « colonne vertébrale ». En octobre, une convention sur le « bien vivre ensemble » avait été mise sur pied par le Crif. Étaient conviés l’imam de Bordeaux, Tareq Oubrou, la mère d’un militaire tué par Mohamed Merah, Latifa Ibn Ziaten, l’imam de Drancy, Hassen Chalghoumi, surnommé par ses coreligionnaires « l’imam des juifs ». Mais, une semaine avant le rendez-vous, Tareq Oubrou et Ibn Ziaten, sous la pression, ont annulé leur venue. L’imam des Comoriens de Marseille était là, mais il a été accusé d’être un « traître payé par le Mossad ». « Les musulmans ont peur de la réaction des extrémistes, souligne Albert Guigui, président de Judaïsme et Liberté. Nous essayons de nous rapprocher de la communauté musulmane, mais eux, que font-ils ? » Le 11 janvier 2015, Marseille s’était distinguée en étant l’une des villes les moins mobilisées pour dire « non » au terrorisme après les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher. Sur la photo, le grand rabbin de Marseille et l’évêque étaient présents, mais pas d’imam.
Face à la montée des tensions et dans une ville de plus en plus paupérisée, la tentation de l’alya (terme qui désigne la « montée » des juifs vers Israël) est forte dans la Cité phocéenne. Cinq cents juifs ont franchi le pas en 2015. « J’y ai pensé, je ne me vois pas trop élever mes enfants en France », avoue Matthias. Mais pourquoi rejoindre un pays en guerre ? « On se dit que là-bas, si on est attaqué, on nous défendra. Ici, il n’y a pas de réaction », réplique Évelyne. Certains s’y sentent déjà. Ainsi, les deux jeunes surveillants du centre culturel Judaï-Cité qui, quand on les interroge sur l’agression de Benjamin Amsellem, répondent : « Nous sommes habitués, chez nous, ça arrive depuis longtemps ce genre d’agressions ! » Chez vous ? « Chez nous, en Israël ! » La jeune génération est plus identitaire, plus religieuse que celle des aînés. Alors qu’il y a encore trente ans, tout le monde fréquentait l’école publique, désormais, les enfants vont dans les établissements confessionnels, qui se multiplient.
Pourtant, on semble encore loin du désespoir observé, par exemple, à Sarcelles. « Je ne partirai pas pour fuir », dit Johanna Sroussi. « Sont partis ceux qui voulaient partir, il n’y a pas d’hémorragie », relativise Michèle Teboul. Déchirés par leur départ d’Algérie, de nombreux juifs originaires d’Afrique du Nord ne veulent pas vivre un nouveau déracinement. À l’image d’Albert, arrivé en 1962, quand son père a été assassiné par des fellaghas parce qu’il était français : « La France est mon pays et je l’aime. »

Source: http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2016/01/20/01016-20160120ARTFIG00296-tre-juif-a-marseille-moins-belle-la-vie.php