Je fais souvent le même rêve. Je suis assise au milieu d’une assemblée. Je me lève et je dis : « Bonjour je m’appelle Virginie, j’habite en Israël depuis deux ans et demi et je ne parle toujours pas hébreu ». Et l’assistance de répondre comme un seul homme : « Bonjour Virginie ».

Alors je sais, vous allez me dire que j’exagère. Oui ok, j’avoue, je parle, enfin, je baragouine. J’arrive à faire quelques phrases. Je peux déchiffrer les mails de la maitresse de ma fille. Je comprends très bien quand la caissière me demande si j’ai la carte de fidélité ou si j’ai besoin d’un ticket de parking, mais pour le reste je suis au regret de constater que je suis incapable d’avoir une vraie conversation, même banale en hébreu.

Et pourtant ce n’est pas faute d’avoir essayé. Déjà, j’ai fait l’oulpan.  Et croyez-moi ce n’était pas gagné. Quand la directrice du Merkaz Klita m’a annoncé que la date de début des cours était coincée entre la fin de mon installation (déballage des cartons, aménagement des chambres) et les fêtes de Tichri, pile au moment de l’adaptation de ma dernière à la crèche, j’ai pensé : « Ah mais non, y a erreur, moi je ne veux pas m’inscrire à Koh Lanta, je veux m’inscrire à l’oulpan ».

L’oulpan, c’est 5 longs mois d’apprentissage où tu as tout le temps de mesurer combien quand, à Paris, tu répétais à tes enfants « mais attends, moi, je tuerais pour retourner à l’école, apprendre de nouvelles choses, acquérir des connaissances », tu aurais mieux fait de taire. D’ailleurs « j’aurais mieux fait de me taire » c’est une phrase que je me suis souvent répétée les premiers mois en Israël.  Au hasard ?

  • La fois où j’ai dit avec insistanceà un chauffeur de taxi « ani h’ama » au lieu de « h’am li ». (En clair, je voulais me plaindre de la chaleur, mais au lieu de ça, je lui ai parlé de mes problèmes hormonaux, le tout en le regardant bien dans le rétroviseur)
  • La fois où enhardie par mes quelques progrès en classe, j’ai affirmé toute fière à ma voisine que « ani yodaat ha baal chela’h, bévadaï » au lieu de « ani mékira oto ». (Pour faire bref, en fait, j’ai dit à ma voisine que je connaissais son mari dans le sens biblique du terme…)
  • La fois où j’ai demandé au type du ‘’rissous’’« gamarta ? » au lieu de « siyamta ? ». (Là, on préfère franchement que tu te fasses expliquer tout ça par un israélien)

Oui, tu noteras que toutes mes erreurs linguistiques sont très connotées, mais passons.

A l’Oulpan, j’ai eu la chance d’avoir une prof extraordinaire – entre nous on allait cohabiter 20 semaines, alors autant la kiffer. Orith,  un mélange de Mary Poppins et du Professeur John Keating dans « Le cercle des poètes disparus ». Je la revois avec l’entrain débordant tenter d’expliquer les subtilités de la concordance des temps à une classe les yeux rivés sur la pendule et répétant mentalement : « Il est 8h34, on est dimanche, je ne rêve pas. Il est 8h34, on est dimanche, je ne rêve pas. Il est 8h34, on est dimanche, je ne rêve pas ».

marypoppins

 

A l’Oulpan tu repars de 0. J’ai vu une femme de 50 ans faire des lignes de Aleph aux intercours, j’ai vu un avocat parisien mettre 4 minutes à faire une phrases d’une simplicité déconcertante. Attention, je ne me moque pas. Moi-même, journaliste de formation, je me suis vue au tableau lire un texte en hébreu écrit par mes soins, qui n’avait rien à envier aux plus belles pages du journal intime d’une ado-prépubère.

A l’oulpan, t’apprends des tas de trucs. Tu découvres qu’il y a encore des juifs en Iran, et que l’usage des milaths ya’hass qui suivent les verbes (eth, lé, al) répondent à des règles précises et que ce n’est pas au choix. Et puis tu découvres aussi, alors que tu viens à peine de digérer le masculin et le féminin, que pour les chiffres et ben faut inverser. Quand le nom est masculin, tu mets le chiffre au féminin. Quand le nom est féminin, le chiffre, lui, est masculin. Moi là, j’avoue j’ai lâché l’affaire. Ma première réaction a été de sommer ma prof de nous livrer sur le champ le nom et les coordonnées de celui ou celle qui avait décidé de cette règle que je prenais pour une attaque personnelle. Le deuxième effet kiss cool c’est que ta fille de 5 ans, débarquée direct en dernière année de gan, tout ça elle l’a parfaitement compris.

A ma grande surprise,  après 3 mois d’immersion totale et sans aucune sorte de cours ou de leçon, ma fille de 5 ans et demi parlait hébreu. Je suis passée par toutes les étapes, la surprise, la fierté, la joie, la méfiance (oui j’avoue j’ai regardé sous son lit pour voir si elle ne cachait pas un livre de conjugaison). Tu te rends compte quand même à ce moment que ta gamine maitrise quelque chose qui pour toi, sa mère, reste un mystère. Alors, quand c’est réparer la roue du carrosse Barbie, va savoir pourquoi ça passe, quand c’est communiquer, tout à coup, t’es moins à l’aise. Moi qui lui ai toujours ordonné de ne pas parler à des inconnus, me voilà la poussant vers l’employé de la makoleth en suppliant : « Va demander au monsieur où je peux trouver le riz dépêche-toiiiiiii !».

Je galère. Je cherche mes mots.  Je parle avec les mains. Je fais des phrases « anglo-hébreu ». Quand je cherche un mot simple, j’utilise la technique de Joey (Friends) quand il joue le Docteur Drake Ramore dans « Les jours de notre vie ».

joey

Je galère mais je m’accroche parce que j’ai envie :

… de comprendre ce qui se dit à la télé,

… de lire les journaux,

… d’avoir des échanges avec les parents des copines de ma fille qui dépasse le « bokertov, ma nichma, besseder ».

… de travailler avec des israéliens.

… d’être une Israélienne lambda

Quand j’ai essayé d’expliquer tout ça à ma voisine (oui la même  qui pensait que moi et son mari on se connaissait très très bien), elle a ri de bon cœur et m’a dit : « Avec ton accent français ?  Que tu es drôle ».

Virginie Guedj-Bellaiche pour Qualita