Cela fait un an et demi que Daniel Benhaim est directeur de l’Agence Juive en France. Dans le contexte actuel de l’alya il est devenu un personnage clé. LPH l’a interrogé sans tabou sur les dernières évolutions de l’alya de France, les difficultés d’intégration et les initiatives concurrentes à l’Agence Juive que l’on peut voir apparaître. Il nous répond avec la franchise et la passion qui le caractérisent.

 

Le P’tit Hebdo : 2014 puis 2015 ont été des années exceptionnelles pour l’alya de France. Les premiers chiffres de 2016 montrent plutôt un ralentissement. Le mouvement est-il en train de s’essouffler ?

Daniel Benhaim : Effectivement, on constate au premier trimestre 2016 une diminution de 30% de l’alya de France par rapport au premier trimestre 2015. Mais il est encore trop tôt pour arriver à une tendance précise. Je pense que finalement les chiffres ne démontrent pas tout. Il peut très bien y avoir en 2016 des chiffres plus bas, cela ne signifie pas que le mouvement s’essouffle. Je ressens sa force, la tendance est toujours à la hausse de la motivation pour l’alya et jamais autant de Juifs de France n’ont envisagé de faire leur alya !

LPH : Comment expliquez-vous alors ces chiffres en baisse ?

D.B. : Il s’avère qu’aujourd’hui les personnes qui pensent à faire leur alya ont de plus en plus besoin de réponses concrètes, pragmatiques. Peut-être que le facteur idéologique, celui qui nous guide de « partir à l’aventure » est moins présent.

LPH : Les candidats à l’alya ne seraient-ils pas aussi découragés par les difficultés liées à l’intégration, dont témoignent un nombre important d’olim ?

D.B. : Je ne suis pas partisan de la génération Facebook. J’entends par là que notre époque a élevé l’immédiateté comme principe. C’est faux. Une intégration ne se fait pas en une semaine, ni même en six mois. Il y a vingt ans, on ne s’intégrait pas plus vite d’ailleurs. Je regrette l’état d’esprit de certains qui veulent « se battre » contre l’administration israélienne. Assez de cet esprit de ronronnement français, de cette capacité à se plaindre et de cette conviction que ce n’est qu’en râlant, voire parfois avec de la violence verbale, que l’on obtient des résultats. L’intégration ne passe pas par les plaintes mais par le temps que l’on se laisse et surtout les efforts que l’on investit. Il s’agit d’investissement et non de « combat ». D’ailleurs, je tiens à préciser que le taux de retours (« yeridot ») ces trois dernières années est particulièrement bas, quasi nul. Les chiffres et les rumeurs sont erronés quant au nombre de déçus de l’alya.

LPH : C’est pourtant l’impression que beaucoup ont. Ne comprenez-vous pas ceux qui regrettent que l’État d’Israël ne reconnaisse pas leur diplôme, par exemple ? Ou encore ceux qui voient une contradiction entre un discours gouvernemental qui encourage l’alya et des actes sur le terrain en décalage ?

D.B.: Je comprends ce besoin de reconnaissance. Mais les Français sont-ils aussi capables de reconnaître ce que l’État leur propose et le niveau des Israéliens ? L’État fait beaucoup d’efforts, même si nous travaillons à en faire toujours plus. De nos jours, taper à la porte d’un pays est très compliqué. Les Nations ont plutôt tendance à fermer leurs frontières. Et que fait l’État d’Israël ? Il applique depuis 1951, sans aucune remise en cause, la loi du Retour qui permet à tout Juif d’émigrer en Israël et de devenir automatiquement citoyen ! Ne l’oublions pas. Alors bien entendu, je regrette ce dialogue que je qualifierais de dialogue de sourds entre l’État d’Israël et les Juifs de France. Les deux s’aiment et chacun veut voir l’autre heureux. Mais il s’est créé une sorte d’incompréhension notamment liée au fait qu’encore beaucoup de Juifs de France pensent qu’Israël doit tout leur donner. Il serait bon d’avoir davantage d’humilité. Israël n’est pas un pays du Tiers-Monde, sa médecine est de très haut niveau, ce pays est ultramoderne, ultradéveloppé. Nous n’avons rien à envier aux nations occidentales ! Parallèlement, des travers existent aussi en Israël. Les corporatismes professionnels sont puissants, tout comme ils le sont en France d’ailleurs. Il n’y a aucune haine des Français ou tentative de les bloquer. Au contraire, le gouvernement fait tout pour démanteler les barrages liés aux corporatismes. Ceci étant, il est vrai que l’État ne fait peut-être pas encore assez de pas en avant dans la compréhension de la nature de l’alya occidentale habituée à un certain niveau de vie.

LPH : Mais justement tous n’ont pas « un certain niveau de vie ». Des laissés-pour-compte de l’alya existent-ils ? Ceux pour qui l’alya est très difficile voire impossible à envisager pour des raisons notamment matérielles ?

D.B. : La politique d’immigration israélienne n’est pas sélective. Il ne s’agit pas d’une politique motivée par des besoins économiques. L’immigration est ouverte à tous les Juifs, sans aucune distinction. L’État ne cherche pas à attirer une population plutôt qu’une autre. Mais de facto, il existe effectivement des laissés-pour-compte. La politique sociale en France est très développée. Israël ne pourra jamais offrir la même chose aux familles qui ne s’en sortent en France que grâce à ces aides sociales. Quand on décide de ce genre d’avantages, mais cela est vrai aussi dans d’autres domaines, il faut veiller à ne pas créer de discriminations : peut-on octroyer des aides conséquentes aux olim de France sans en faire bénéficier l’ensemble de la population ?

LPH : Les olim bénéficient souvent d’avantages au moins pendant une période limitée.

D.B. : Le gouvernement a pris conscience de l’importance de ne pas simplement appeler à l’alya mais aussi d’aider à l’intégration. Les évènements en Europe participent de cette prise de conscience. C’est pourquoi, en effet, des avantages temporaires sont à l’étude pour les olim. Par exemple, le gouvernement planche sur un projet d’aide à l’acquisition d’un logement avec la création dans certaines villes périphériques d’immeubles destinés au marché de la location. De même sont à l’étude des possibilités d’exiger un apport moins important pour une demande de crédit immobilier à l’achat. Le ministère de l’Éducation et celui de l’Intégration réfléchissent à des aides conséquentes pour les élèves olim en termes de soutien scolaire. Le gouvernement est pleinement conscient de la nécessité d’accorder ces aides d’exception.

LPH : Sur le terrain de la reconnaissance des diplômes on note une certaine évolution. Cela devrait-il se confirmer ?

D.B. : Il faut bien comprendre, comme je l’évoquais précédemment, qu’il est normal que cette reconnaissance ne soit pas automatique. Ceci dit, l’Agence Juive travaille avec le ministère de l’Alya et de l’Intégration à la mise en place de programmes de préparation aux examens d’équivalence pour certaines professions et même de formation professionnelle pour ceux sans emploi ou qui exercent des métiers difficilement transposables en Israël. Dans cette tâche, nous agissons aussi main dans la main avec l’association Qualita et son Président Marc Eisenberg. Ensemble nous réfléchissons à des solutions parce que nous savons que c’est la réussite de l’intégration qui déterminera si les chiffres de l’alya seront en hausse dans les prochaines années. Nous devons redoubler d’efforts pour que l’importante population, en France, prédisposée à faire son alya la concrétise.

LPH : Des organismes apparaissent, comme le Keren Li-Yedidout, qui propose d’aider les Juifs à faire leur alya. Quel est leur rôle ?

D.B. : Le seul organe officiellement habilité à faire monter les Juifs de France en Israël est l’Agence Juive. L’association que vous évoquez est un fonds financé par des Chrétiens évangélistes américains qui apporte une aide financière à certains olim. C’est une action généreuse mais l’alya ne se résume pas à des aides financières.

LPH : Après un an et demi passé à la tête de l’Agence Juive en France, comment vivez-vous personnellement votre mission ? N’y a-t-il pas des moments de découragement ?

D.B. : Je me lève chaque matin avec le bonheur d’avoir une mission incroyable à un moment historique pour notre peuple. Ce qui m’est parfois difficile, c’est la position qui me place entre le monde des Juifs de France avec leurs espérances et leurs revendications et celui du gouvernement israélien avec ses contraintes. La volonté existe de part et d’autre et je regrette certaines incompréhensions qui parfois s’installent. Mais je demeure très enthousiaste, parce qu’avec beaucoup d’humilité, j’ai le sentiment de poursuivre l’action de nos prédécesseurs, de perpétuer notre tradition et de participer à notre Histoire éternelle, au retour du peuple Juif sur sa terre.

Propos recueillis par Guitel Ben-Ishay

Source: http://lphinfo.com/2016/04/13/daniel-benhaim-lalya-est-un-investissement-non-pas-un-combat/